THE WITCH (THE VVITCH) de Robert Eggers

C’est au 17ème siècle que se déroule The Witch, à peu près à la même époque que les événements de Salem, donc en plein épisode de chasse aux sorcières hystérique en Amérique du Nord. Cette précision historique est importante, c’est ce qui fait l’originalité formelle du film, tourné dans la langue et les costumes d’époques, avec un parti pris de mise en scène sobre et minimaliste et une lumière naturelle de toute beauté. C’est à la lisière d’un bois inquiétant que l’on assiste à l’autodestruction d’une famille de colons calvinistes bannie du village voisin et donc forcée de survivre en vase clos.

Alone on the hill and ready to die,
Cancer of darkness – blacken eye,
The mark of the wolf and the sign of the calf,
Angels bleed down above the raft

Rob Zombie, American Witch

Pour autant, la forme que l’on pourrait craindre un peu rude laisse libre cours à un vrai film de genre, fantastique et horrifique qui dépasse le livre d’image calviniste un peu austère. Dès l’introduction, et l’entrée en scène choc de la fameuse sorcière (par ailleurs absente la quasi-totalité du film) on est plongé dans un tableau entre Jérôme Bosch et Rembrandt, à la fois fascinant et à la limite du ridicule quasiment en permanence : c’est le tour de force réalisé par le jeune réalisateur (qu’il faudra suivre absolument), trouver le fin équilibre entre une représentation du mal primitive et les errances psychologiques de personnages livrés à eux même dans un environnement hostile, le tout sans tomber dans le moralisme ou le second degré.

Tout en respectant les codes du genre (possession, sabbat, animaux morts, sang de vierge, etc…) Eggers dépeint dans une mise en scène de toute beauté cette incapacité de l’homme à comprendre la nature, mise en exergue par le christianisme en tant que divorce avec la nature, en tant que machine politique. Comme dans la peinture de Bosch, toute perversion est l’œuvre du mal, pas en tant que telle mais en tant que falsification de l’ordre Naturel. La sexualité, par exemple, est une brèche dans laquelle le mal s’insinue, au milieu d’un environnement idéalisé comme asexuel (la religion, la famille, la forêt). Pour l’adolescent la sorcière est une milf, mais de son seul point de vue. L’homme à travers la religion investit dans la Nature une volonté ex-nihilo et ce faisant il crée le mal là ou par définition il est inexistant. Si horreur il y a elle est donc strictement subjective et c’est le triste constat que vous pouvez faire si comme moi vous avez vu le film un samedi après-midi pendant la fête du cinéma : la salle est rempli d’adolescents hilare sur lequel le film ne fonctionne pas une seule seconde. Il y a un gouffre entre la représentation aride d’une foi absolue qui est celle de The Witch et le néant métaphysique des jeunes générations mondialisées et abreuvées d’images qui ne sursautent plus que devant des stimuli primaires (une porte qui claque dans Paranormal Activity les fera plus flipper que les visions hérétiques grotesques de The Witch).

Thomasin The VVitch

Thomasin

Le point fort du film c’est d’aller jusqu’au bout de son propos sans jamais tomber dans la facilité ou le second degré. Le parcours de Thomasin (formidable actrice d’ailleurs) est au moins aussi « badass » que vos clowns nihilistes dealers de crack qui ne défendent que leur capacité à gagner du pognon ou à défendre leur pré carré. Ici l’héroïne choisit le chemin sacrificiel de l’abandon des croyances, du rejet de la famille, de la société et du choix de la solitude pour se parjurer dans l’ignominie en toute connaissance de cause. Ou comment dépasser la misérable condition humaine à travers une odyssée solitaire dans les profondeurs de la nuit et du monde… On n’est plus si loin de Carpenter et Lovecraft dans la vision cauchemardesques de ces sociétés humaines organisées autour de fausses idoles et terrassées par des forces inhumaines insurmontables. On n’est plus si loin du chaos.