Un jour dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee

Billy Lynn est un héros depuis qu’une vidéo du champ de bataille fait le buzz dans les médias : sur cette vidéo on le voit essayer de sauver son supérieur au péril de sa vie. Billy Lynn se prépare aujourd’hui à monter sur scène aux coté de Beyoncé à la mi-temps d’un match de football américain. Billy Lynn est un jeune homme qui n’a rien demandé à personne et qui se retrouve sous le feu des projecteurs.

UN JOUR DANS LA VIE DE BILLY LYNN n’est pas un film de guerre, en tout cas au sens strict. Il y a une seule scène de guerre à proprement parler, tout le reste s’articule autour de cette journée de promo que Billy Lynn, texan moyen, se voit obligé (dans le cadre du plan com’ de l’armée) de traverser. Et il la traverse comme un champ de bataille, sans entrainement à l’exercice de rock star, car la seule chose que lui et ses collègues sachent faire c’est se battre. Sans surprise, le dernier film d’Ang Lee n’est pas une ode à l’héroïsme américain en Irak, c’est même plutôt l’inverse mais c’est aussi plus nuancé. C’est là que ça devient intéressant, et c’est aussi là qu’on a perdu le public américain (gros bide aux USA).

Nuancé car BILLY LYNN s’il n’est pas le héros de guerre hollywoodien « classique » n’est pas non plus un farouche pacifiste comme dans le dernier Mel Gibson. BILLY LYNN n’a pas vraiment de point de vue à vrai dire, il est ballotté d’un champ de bataille à l’autre, d’un plateau TV à l’autre sans savoir ce qui l’attend. A la guerre comme en représentation médiatique il suit son commandant. Il s’est engagé dans l’armée sur un coup de tête, alors qu’il n’avait pas d’orientation bien définie. Il va se révéler sur le champ de bataille et devenir un héros sans que jamais ce ne soit recherché de sa part. Il a juste agi sur le moment comme il estimait devoir agir, par solidarité. Et c’est cette non-décision (du moins cette décision non réfléchie) qui va déterminer le reste de sa vie. Cette journée est importante pour lui car au milieu de ce maelstrom il va devoir enfin choisir son destin. Il y a deux voies qui s’offre à lui : Kirsten Stewart ou l’Irak, sa famille ou sa patrie. Et il va devoir faire son choix dans la cohue générale, dans une situation ou on va lui demander pour la première foi de sa vie de prendre parti, de se justifier et de justifier ses choix de vie. Contre toute attente BILLY LYNN devient un film sur le libre arbitre au XIXème siècle et de sa principale fondation, l’identité. Quelles sont les raisons de se battre pour un soldat : la patrie (se battre par amour de son pays), le devoir (se battre pour protéger les siens), l’orgueil (se battre pour être un héros et niquer des gonzesses), l’ennui (se battre pour l’adrénaline) ou simplement parce que c’est la seule chose que l’on sache faire ? BILLY envisage toutes ces raisons dans un premier temps puis découvre avec horreur qu’il n’a en fait aucun choix : en se révélant comme bon soldat il à déjà fait un choix, ou plutôt le monde à déjà choisit à sa place ce qu’il sera, et la place qu’il aura dans la société. Sa famille, ses collègues, la télé, les femmes, tout le monde est bien content qu’il soit soldat et qu’il soit bon, et l’autre choix possible serait un suicide. C’est le sens de la vie selon Vin Diesel (qui joue un soldat bouddhiste, croyez le ou non) : la balle qui te tuera à déjà été tirée, quoi que tu fasse tu mourras par cette balle. Le message du film c’est que les « choix » de vie sont purement holistiques (voire balistiques ici).

Je sais pas vous, mais quand Vin Diesel dit des choses aussi profonde dans un film ça me bouleverse. Est ce que j’aurais imaginé dans mes rêves les plus fous qu’on donne des punch-lines de sociologue à Vin Diesel ? Pas un instant. Ang Lee serait-il devenu un cinéaste punk subversif après avoir filmé Edward Norton qui craque des slibards en géant vert ? Est ce qu’on peut passer de TIGRE ET DRAGON à Bourdieu ? De BROKEBACK MOUNTAIN à Spinoza ? Manifestement pas vraiment : si BILLY LYNN à une construction intéressante, si le propos est émouvant et les acteurs plutôt correct, Ang Lee fait toujours du Ang Lee, il adapte un scénario sans doute brillant mais avec un manque de finesse bien hollywoodienne hélas, on tombe vite dans le film larmoyant à message. Niveau mise en scène, ce n’est guère subtil non plus : à sa décharge le film à été tournée pour du IMAX 3D en 60 images par secondes et je l’ai vu en 2D à 24 images par secondes et sans doute recadré, il est donc délicat de parler de mise en scène dans ses conditions. Tel que je l’ai vu le film est très décevant en terme direction artistique, notamment dans les cadrages (80% des plans se ressemblent) ou dans le son (le son est trèèèès mauvais ! le seul levier de mise en scène de la bande son c’est les pétards qui ont le bruit des balles, au secours). C’est extrêmement frustrant au final de voir que de si bonnes idées de plans se retrouvent balancée à veau l’eau dans une mise en scène assez plate et convenue la plupart du temps. Si je reprends une des scènes les plus belles du film (sur le papier en tout cas), soit la scène ou BILLY parle métaphysique avec une pom-pom girl, on a là un parfait exemple des intentions gâchées par le montage : le dialogue est très beau (BILLY parle de ses aspirations profondes et de son questionnement métaphysique à une pom-pom girl que veut ajouter un héros à son tableau de chasse) mais la scène est filmé en champ/contre-champ en semi gros plan, de manière purement illustrative : on est dans le scénario filmé, la mise en scène n’exprime rien de plus que le dialogue.

Il y a quand même, et heureusement, de belles réussites : le plan ou BILLY se tient immobile au garde à vous au milieu du show des Destiny’s Child exprime plus de choses que n’importe quel dialogue. On a l’immobilité au milieu du mouvement, une cassure extrêmement belle dans le rythme global qui vient accentuer la solitude du personnage et son absolu horreur au milieu d’un spectacle qui est l’exact antithèse de sa vocation naissante et de son engagement, c’est une humiliation profonde, c’est la Vérité qui s’exprime en plein cœur du mensonge. Le faux est un moment du vrai, et le film Hégelien sur ce point, n’exprime jamais mieux que dans cette scène que la décision finale du héros sera le fruit de l’ensemble des vérités qui s’affrontent au sein d’une même société, et surtout l’ensemble de ses mensonges.

La nouvelle vie de BILLY LYNN porte en elle les éléments de ce qui est mort : le soldat qu’il a tué, l’innocence et l’amour. Comment faire un choix quand on a déjà une identité, ou en d’autres termes, comment choisir quand le monde à choisi à votre place ? BILLY LYNN possède tous les atours de la tragédie grecque transposée dans la forme médiatique du siècle, celle de la vulgarité de l’entertainment. Dommage que la forme ne questionne que rarement cette vulgarité. On est passé pas loin d’un grand film.