CLIMAX de Gaspar Noé

Il y a, à mon sens, une erreur répandue quand on parle de CLIMAX : on envisage le film comme un coup d’un soir, un one-shot libératoire, une violente envie de tout casser. Est-ce que la fin est le début ? Toujours les mêmes questions autour du cinéma de Noé, questions de timelines et de drogue. Je ne pense pas que Noé refasse le même film à chaque fois, je pense au contraire que CLIMAX est une singularité essentielle dans son cinéma.

SUPERNATURE

CLIMAX est un film Français et fier de l’être. En commençant par la fin, on pourrait éventuellement être tenté de lire dans les traditionnels cartons une lassitude, une envie de montrer au cinéma Français ce qu’il faudrait être pour être fier, de faire du cinéma ou d’être français mais sincèrement, de même que IRREVERSIBLE contenait ses propres contradictions, la piste nationaliste ne tient pas la route. Pas de drapeau ici sans sangria, pas de conclusions hâtives sur une société en vase clos. Les acteurs sont-ils des danseurs, ou inversement ? Le générique nous surprend à mi chemin, comme une invitation à sortir avant qu’il ne soit trop tard, avant l’abandon du langage, déjà décliné comme danse puis comme verbe. On explique tout, on danse, aucune explication n’est donc valable. Est ce la sangria ou la danse ? Quand on danse est-ce qu’on se met au service du collectif, de l’état, de la patrie, de la mise en scène, de la chorégraphie ?

L’expérience immédiate vue comme singularité.

Au contraire, le centre du film, le générique donc, invite tout le casting, toute l’équipe technique, dans la danse. Le milieu des intermittents, durement mis à l’épreuve par un gouvernement ultra-libéral qui utilise la danse comme un exutoire nécessaire à une expression de l’individualité dans une société qui la détruit, exemple même de la réussite individuelle  (l’art doit marcher), s’invite dans une absence de chorégraphie qui provoque le chaos et la destruction. Dès lors la question centrale du film, la qualité de la sangria, son hypothétique altération, son symbolisme (qu’est ce que ça veut dire en France en 2018 boire une sangria ?) est balayée par une illumination soudaine : les personnages du film ont peut être bu la sangria à la fin du film, et non au début ! Hypothèse sublime car alors tout le monde était sobre tout ce temps !

Et la singularité alors ? Sans doute que l’ivresse ne vient ni de l’alcool, ni de la danse, ni du drapeau. Peut être que boire de la sangria n’a pas plus d’importance que d’être français ou d’être danseur. Peut être que l’identité était là avant, peut être que la sexualité s’exprime dans le territoire vierge et désespéré du libre arbitre. Il n’y a pas un film, il n’y a pas une sexualité, un pays ou un coktail. Peut être la piste du cinéma est-elle fausse, peut être que nous nous asseyons dans le noir et que nous pleurons, après tout qu’en savons nous ? La forêt comme papier peint sur un mur qui n’existe pas, la projection de notre imaginaire sur les murs d’une société, d’une nation, d’un empire, sur les limite de notre corps. La sangria comme escape game, comme peinture, comme sang avec lequel nous écrivons notre récit, celui de l’humanité depuis 2000 ans. Le sang du christ était-il la première sangria ? 

Il n’y a pas de film. Rien n’est possible car tout existe en même temps. Nous vivons car la mort est la seule chose que nous réussirons. Toute représentation ne vaut pas une sangria. Toute expérience est vécue. La mémoire n’a pas de timeline. Le drapeau est un écran sur lequel nous projetons nos peurs.

FRANCE 2018