SILENCE de Martin Scorsese

Japon 1633 : les chrétiens sont pourchassés et exterminés dans tout le pays, sauf s’ils renient leur foi. C’est dans ce contexte que deux jeunes prêtres jésuites portugais partent en quête de Liam Neeson (Qui-Gon Jinn dans Star Wars épisode 1 La Menace Fantôme©) dont la légende dit qu’il aurait abjuré sa foi et se serait marié avec une japonaise. Les deux jésuites mettent le pied dans un pays hostile ou le moindre chrétien est torturé en place publique, et SILENCE est un long calvaire qui décrit avec moult détail les égarements des hommes de foi.

Silence - Martin Scorsese
Silence – Martin Scorsese

Oubliez les slips sur la tête, SILENCE est un film HARDCORE sur la Foi, un bloc de granit névrosé qui n’a de cesse d’interroger et de mettre à l’épreuve ce qu’il y a de plus sacré dans l’homme. 2h41 d’abnégation et d’écrasement face au divin, un récit brut qui n’épargne rien au spectateur, ni la violence, ni la solitude, ni la peur. 2h41 de brûlures, lapidations, intimidations, séquestrations, noyades, décapitations, pendaisons et j’en oublie. SILENCE se focalise sur la trajectoire de Foi d’un jésuite, de sa jeunesse à sa mort, jusqu’à l’épuisement : il est incarné par un Andrew Garfield qui enchaîne les rôles catho (après TU NE TUERAS POINT) et on ne peut pas dire que ce soit la meilleure idée du film ! Andrew Garfield c’est un peu le Haiden Christensen du XXIéme siècle, on a pas l’impression qu’il soit dans le même film que nous : il patate dans les descentes, il faut le voir pleurnicher, froncer les sourcils, écarquiller les yeux voire ne plus faire aucun mouvement du tout à la fin du film, c’est tout ou rien, jamais aucune nuance. Heureusement son comparse Adam Driver (Star Wars épisode 7 Le réveil de la force ©) s’en sort mieux malgré un rôle moins nuancé, mais c’est surtout l’équipe japonaise qui surclasse le reste du film.

C’est dommage ce casting car les autres aspects du film sont bien plus intéressants : vu la thématique on pourrait s’attendre à ce que Scorsese nous refasse LA TENTATION DU CHRIST, et il y a bien sûr une certaine filiation dans le propos, mais la mise en scène est nettement différente. On est là dans un film ascétique, minéral, qui embrasse dans la forme le dénuement du fond : exit la mise en scène ultra dynamique du LOUP DE WALL STREET ou des NERFS A VIF, ici on se calme et on boit frais à Nagasaki. On pourrait même parler de classicisme, d’académisme mais ce serait un peu facile : d’abord parce que les cadres et la photos sont splendides, et ensuite parce que Scorsese se permet quelques folies ultra premier degré (cf la flaque d’eau ou le plan final). La grande réussite du film c’est ce Japon embrumé et boueux, pluvieux et glacial, toujours hostile à l’Homme et filmé dans un scope luxueux. On a un peu l’impression d’être sur l’île de SHUTTER ISLAND, cette île ténébreuse où la foi est testée, où les belles et nobles ambitions de début de carrière viennent mourir échouée sur des plages désertes et grisâtres. La nature n’est jamais amicale, les personnages semblent évoluer en enfer, il n’y a jamais que le vent et la pluie qui viennent palier au silence de Dieu.

Le SILENCE justement, c’est bien sûr le leitmotiv narratif du film, mais c’est aussi lui qui dicte la mise en scène : il y a d’abord dans la jeunesse le SILENCE du recueillement, puis il devient en plein enfer la réponse de Dieu aux hommes, puis enfin le SILENCE du personnage principal sur sa foi, qu’il dissimule. D’un point de vue narratif on a un découpage en trois parties (pratique quand on parle du christianisme et sa sainte Trinité), avec trois narrateurs différents. Premièrement la vanité de la jeunesse, où la foi tourne au concours de bite : les deux jésuites qui ne sont probablement jamais sorti du Portugal ne connaissent pas la souffrance et partent pleins d’ambition. Dans un second temps le retour de bâton de la réalité est fulgurant, tout ce qu’ils ont appris et étudié se retrouve balayé dans une violence inouïe, et enfin l’acceptation d’une foi qui ne peut être que fondamentalement intime. SILENCE n’est pas un film sur la religion ou sur l’histoire, c’est un film qui balaye les mauvaises raisons de croire et qui sanctifie la foi comme une transmutation de chaque instant dans la grâce. Que ce soit les jésuites persuadés de détenir une vérité absolue, les japonais qui utilisent la foi comme outil politique ou les miséreux qui ne cherchent qu’un paradis après la mort, il n’y a qu’une seule façon de transcender la condition humaine, c’est dans ce que les chrétiens appellent la grâce et les bouddhistes le nirvana. Il n’y a en fin de compte qu’un seul but à atteindre, et des dizaines de religion pour y arriver. Et derrière la notion de religion, il y a celle de civilisation et de surtout de langage : le christianisme est lié au Verbe, c’est l’incarnation du Verbe. On ne peut pas « traduire » une religion, on ne peut pas exporter une religion dans le sens où l’attachement du culte à la foi est métaphysique : c’est tout le propos du discours de Liam Neeson, et c’est ce qui va précipiter Garfield dans la tristesse car il ne pourra plus être un chrétien chez les bouddhistes, ou plutôt sa foi chrétienne ne supportera pas la civilisation et la langue japonaise. On ne peut être prêtre que dans son Eglise.

La mise en scène épouse dans une certaine mesure une certaine forme de Trinité : on passe de plans très composés et vivants (portugal, chine) à un dépouillement minéral et boueux (arrivée et traque sur l’île mystérieuse) puis à un quasi huis clos (la prison et le monastère). Il y a très peu de scène de foule au Japon, pas de chorégraphie comme on pouvait l’être chez Kurosawa et on évite plus ou moins les affres du film de costume : ce n’est pas une prétendue réalité historique qui prime mais bien la fixation d’émotions et de stupéfaction métaphysique. Mais si la mise en scène permet effectivement de développer une certaine tonalité onirique, voire fantastique, mon principal reproche à SILENCE, hormis son acteur principal, c’est bien le manque de folie dans le montage, la déférence totale au sujet et à la thématique qui en découle. Quasiment pas de musique (pas très punk pour un film nommé SILENCE), une trajectoire somme toute classique (quête du personnage principal, et sa résolution) et beaucoup de dialogues dans la dernière partie font de SILENCE un film qui interpelle surtout par son masochisme porté à l’extrême, celui de ne faire aucune concession au spectateur pendant 2h41. Par les temps qui courent la démarche est intéressante et chamboule le charnier cinématographique, mais dommage qu’au fond ce SILENCE ne soit qu’un bel écrin à un propos sur la foi qui est sans doute le plus intéressant développé dans nos salles obscures depuis longtemps.

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